De l’ordinaire du Spectacle Judiciaire

Après une fouille rapide de nos sacs, nous voilà dans l’imposante église du bien et du mal. On rentre tout juste à temps pour le début des audiences, et là, première surprise, il nous est demandé de nous lever, tous, pour l’entrée solennelle des Juges.

Le ton est annoncé, la messe peut débuter.

Tout vient appuyer cette impression mystique de scénographie religieuse, de leur soupape noire rappelant le linceul de nos vies, jusqu’à l’architecture de la salle, où la seule source de lumière naturelle est un puits plongeant sur les juges.

Ils baignent donc, seuls sur leur estrade, dans le halo doré de la lumière du jour. Nous, pauvres pêcheurs, c’est le grésillement des néons qui nous accompagne.

L’heure tourne, une multitude d’affaires plus absurdes les unes que les autres sont jugées devant nos yeux, c’est la première fois que nous assistons à ce spectacle, et je ne peux que conseiller à tout un chacun d’aller le contempler.

Nous sommes devant la criminalisation pure et simple de la précarité. Du jeune dealeur de shit, accusé de « rébellion » envers des fonctionnaires de police qui l’ont mis en joug avec leur arme de service (il aurait alors sauté sur les fonctionnaires…), aux multi-récidivistes voleurs de jantes, tous prennent plusieurs mois fermes pour des tentatives de survie hors du cadre légal imposé duquel ils ont été-e-s exclue-e-s.

La procureure, représentante du ministère public, joue son rôle à la perfection. C’est un condensé de la philosophie du 20h avec un pouvoir coercitif conséquent. Elle manie les techniques de manipulation et les sophismes à merveille.

De déformations factuelles caricaturales en arguments d’autorités, on se demande si elle n’a pas été journaliste au Daubé®™.

On se surprend à aimer la détester, comme le héros de « Seul contre tous »¹, on comprend ses « arguments » mais l’on est tristes pour elle de voir à quel point on peut manquer de discernement à ce point. On se sent vite désarmés face à tant d’arguments fallacieux, face à une négation si importante de tous les facteurs. Elle est l’incarnation du manichéisme de l’état, l’incarnation de l’état de Nietzsche, l’état qui ment « dans toutes ses langues du bien et du mal »².

Personne ne s’en offusque réellement, il paraît que c’est son rôle.

Rôle, théâtre jusqu’au bout de l’après-midi. La question du « comment ces gens vivent » se pose, comment supporter ce rôle ? Chaque jour, se supporter soi ?

Une question d’auto-conviction peut être, de conditionnement autoritaire… Comment arrivent-t-ils à toujours justifier la mort de l’humain qu’ils abattent ?

Peut être que c’est eux, eux qui sont déjà morts, morts par asphyxie de confort idéologique et matériel, mort-du consumérisme comme exutoire et de BFM comme justification. Et alors, enfin tout devient serein, la légitimité de son rôle en découle, ils agissent justement, car comme dirait Coluche, « quand on voit ce qu’on voit, et qu’on entend ce qu’on entend, on se dit qu’on a raison de penser ce qu’on pense ».

Voilà la violence de ce système, il se construit par et pour le spectacle, éternelle boucle de formation et de reproduction, éternel meurtre de la Vie, sous couvert d’une raison auto-justifiée. Du passé au futur, sa seule source est lui même et sa destination est sa reproduction.

Nous sommes donc là, impuissants face à cette institution criminalisante de l’appareil normatif.

L’ampleur de la violence législative s’exerce ici.

Réalisation de notre condition de dominant par notre couleur et notre milieu social, mais également vision concrète du système législatif et de ses conséquences bien moins abstraites que ce qu’il nous y paraissait.

La réalité de ce spectacle est glaçante, ici on brise des vies à la chaîne et tout cela dans une sérénité exaspérante.

Nous sommes deux à être jugés pour les mêmes motifs, soit l’article 222-14-2 du Code Pénal :

« Le fait pour une personne de participer sciemment à un groupement, même formé de façon temporaire, en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, de violences volontaires contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende. »

Loi adoptée en 2010 afin de permettre aux forces de l’ordre de « prévenir la violence ».

Dans les PVs de police, nous sommes accusés d’avoir commis des « dégradations », ou d’avoir distribué du matériel permettant ces « dégradations ».

Ces accusations fallacieuses et ayant pour seule « preuve » les fonctionnaires de police, sont justifiées par un seul fait, apparemment suffisant, celui d’avoir été masqués et enK-wayetés lors de cette manifestation.

Loin de ce monde et de sa réalité, nous sommes, de fait, coupables. Car l’anonymat et la protection contre les gaz lacrymogènes est une raison suffisante à notre arrestation.

Quel citoyen n’ayant rien à se reprocher se préviendrait du fichage ? Quel citoyen prévoirait l’éventualité de se faire en-gazer gracieusement par les Compagnies Républicaines de Sécurité sans qu’il ne l’ai provoqué?

Après plusieurs heures de défilement théâtral des affaires avec leurs redondances scénaristiques : Rappel des « faits », questionnement du « présumé » coupable, discours enflammé de la procureur annonçant une sentence requise disproportionnée, parole à la défense.

C’est notre tour, les deux affaires seront jugées à la suite.

Les yeux condescendants et paternalistes de la cléricature judiciaire sont tournés sur nous, et dans leur regard il est clairement visible que nous sommes coupables.

Les questions réponses sont bien orientées, mais ne les intéressent guère. Elles sont de coutumes, de fait, nous sommes coupables avant même d’ouvrir la bouche car la parole des policiers ne peut être remise en question, voyez-vous ceux ci risquent gros, ils n’oseraient mentir.

Puis vient le réquisitoire de la procureure, un long plaidoyer réellement moralisateur sur cette jeunesse qui pourrait manifester gentiment dans le cadre de la loi, avec de beaux drapeaux, des banderoles bien propres sur fond de l’international, et qui aurait du rester chez soi ce soir là.

En clair, on aurait du seulement participer au spectacle de la contestation autorisée, et ne pas contester l’autorité de son auteur sans y être autorisé.

Drôle d’Ouroboros, où finalement, la contestation d’un ordre établi ne sert qu’à le renforcer en criminalisant et en étiquetant ceux qui ne voudraient s’y soumettre.

Voilà donc mon malaise vis à vis des organisations syndicales. Elles sont finalement les acteurs du spectacle de la liberté.

Comme lorsqu’on a vu ce qui se cachait dans une illusion d’optique, il est impossible de ne plus voir la vulgarité de ce spectacle, de retourner à cet état de naïveté originel.

Puis vient le renforcement du mensonge, de manière totalement détendue, la procureure ment.

Elle décrète que des boulons et d’autres projectiles ont été retrouvé dans nos sacs, alors que les rapports de police, photos à l’appuie, prouvent bien le contraire. Personne ne l’interrompt, les juges s’abreuvent de ses paroles, acquiescent.

Selon elle, nous sommes représentatifs de cette jeunesse qui ne vient en manif « que pour casser » « des black-blocks qui discréditent les mouvements », « des jeunes violents qui ne veulent qu’en découdre avec les forces de l’ordre ».

En somme un copier-coller tellement banalisé de la discréditation de tout message politique inhérent à ce genre d’action.

Est-ce étonnant de la part d’un-e procureur-e ?

Non certainement pas, mais une mise en évidence d’autres conséquences de la création médiatique de l’opinion, celle-ci est également criminalisante, elle influe de manière conséquente en s’immisçant sous le bandeau de la justice et en lui susurrant à l’oreille ses actions.

Elle termine par la sentence requise : 4 mois de prison avec sursis simple.

Je m’attendais presque à pire.

Une nouvelle heure d’attente, pour que les dernières affaires soit « étudiées » et le moment fatidique de la sentence tombe. Tous deux nous prenons 105 heures de travaux forcés sous son appellation atténuée de « Travaux d’Intérêts Généraux », intérêt tout relatif pour moi mais c’est sûrement dû au fait que je sois, à leurs yeux, un citoyen tout aussi relatif.

Enfin bref, ce fut une journée forte en réalisations sur un système d’une rare violence. Tout d’abord symbolique de part sa théâtralisation globale, ses codes et son organisation, mais également de part la vision concrète de la répression et de la normalisation des comportements humains.

Ici on tue l’humain, ses désirs et ses possibles par une morale absurde. Aucune considération des facteurs structuraux, c’est une négation extrême de la vie en temps que telle, car ici le seul jugement qui est rendu est un jugement de valeur. Ni plus, ni moins.

Cette expérience, je vous la conseille, avant d’en être la victime, comme celle choisie au hasard dans le public d’un mauvais one man show.

Venez découvrir ce spectacle, pour palper physiquement le mode de fonctionnement de ce monde.Et peut être qu’un jour nous changerons le scénario de cette pièce en y mettant un peu de vie, en retournant les situations, et en dépassant la monotonie de sa violence.

Il est temps de réfléchir à comment dévoiler ce spectacle, des applaudissement peut être, des rappels, des deus ex machina et autre coups de théâtres. Pour qu’enfin, nous rendions toute leur splendeur à ces scénarios bien trop ‘plan-plan’ et identiques. Ne soyons plus spectateurs, Mesdames, Messieurs devenons acteurs de ces comédies tragiques.

A vous de jouer !

¹ Gaspar Noé, Seul contre tous, 1998.                                                                                    ²Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, De la nouvelle idole.

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