Rôle, statut et identité

C’est un article un peu différent des autres que j’écris aujourd’hui.
Des mots pour vous raconter une expérience qui a remué ma conscience, et qui, je pense, peut aussi remuer la votre.
C’était un soir vers 20 heures, je me rendais dans la laverie que je nettoie (oui, il y a bien des gens qui lavent les laveries, haha).
En entrant je vois un homme allongé à terre, inconscient. Deux autres personnes sont debout près de lui et lui demande où il réside, son nom, enfin, toutes les informations nécessaires pour appeler les pompiers.
La personne qui est à terre est connue dans le quartier apparemment, on me dit qu’il est SDF et temporairement hébergé dans un centre. “Heureusement” ajoute le plus jeune, “sinon les pompiers ne se seraient pas déplacés”.
Interpellée (par ma propre naïveté) je demande pourquoi. On me répond sur le ton de l’évidence : “bah s’il est à la rue les pompiers ne viennent pas”.

Ayant surement d’autres choses à faire, les deux personnes qui étaient présentes me disent de ne pas m’inquiéter et que les pompiers ne sauraient tarder à arriver.
J’attends donc près de cet homme, et j’essaie de lui poser des questions pour le maintenir éveillé.
Aussi bizarre que cela puisse paraître, la conversation fut claire et profonde. Il ne me parlait pas vraiment à moi, il semblait plus se parler à lui, implorer la vie.
Quelques phrases qu’il prononce me choquent énormément, parmis celles ci : “j’en ai marre, je ne peux pas m’en sortir”, j’essaie encore une fois naïvement de lui dire qu’il peut s’en sortir, qu’il faut qu’il trouve la volonté de vivre, qu’il se trouve des choses qui éveille sa motivation à vivre, une passion, un objectif qu’importe.
“Je ne suis qu’un sdf” , “je n’ai rien sur mon compte en banque, je n’ai rien”.
Je me suis énervée en lui disant qu’il ne pouvait pas se réduire à une étiquette, qu’il ne pouvait pas résumer son être à “je suis un sdf”, qu’il ne pouvait pas réduire sa vie à “ne rien avoir sur son compte en banque”. Mais cet homme était fatigué de vivre, et l’alcool qu’il buvait m’apparaissait  comme palliatif d’une douleur enracinée dans le désespoir.

Sur le coup, je n’osais plus dire grand chose. Persée par la réalité de cet homme, sa vision de lui même et du monde.
J’ai pensé ses journées. Je me suis demandée quelle serait sa première pensée lorsqu’il se lèverait le lendemain, je me suis demandée depuis combien de temps cet homme se résumait à ce “rôle” que la société veut tant nous faire porter.

Les pompiers arrivent et me demande de m’écarter.
“Ah mais on te connait toi, tu as encore trop bu”, j’en déduis qu’effectivement ce n’est pas la première fois qu’il se retrouve inconscient, et pardonnez cette rude expression mais “ivre mort”.
Ils lui demandent de se relever, n’y parvenant pas, l’un des pompiers le soulève par le pantalon et l’assoie sur une chaise. Je reste devant la scène, curieuse de voir comment les pompiers vont gérer la situation. le “s’il était à la rue, les pompiers ne seraient pas déplacés” résonnant encore dans mon coeur et mes tripes.
“Bon t’as encore trop bu, tu te rends compte que tu nous fais nous déplacer alors que notre boulot c’est de gérer les urgences?” “T’as rien donc on va appeler les flics hein ?!”
Cette dernière phrase me choque. Le ton sur lequel on parle à cet homme aussi.
Ce dont je me permets de faire part à ce pompier qui me répond que “c’est la loi on peut pas laisser un homme ivre sur la voie publique”.
Ne comprenant pas l’utilité de faire venir la police pour ça je réponds qu’ils n’ont qu’à repartir gérer les urgences et le laisser ici.
Enervé le pompier me répond “tu n’as qu’à t’en occuper toi, ok?!”
Furax, je lui explique que je suis censée bosser jusque 22h et que je ne peux pas partir avant. Je m’éloigne pour souffler, ils commencent à emmener l’homme dehors et je leur dis que je vais m’en occuper, qu’ils n’ont qu’à le laisser assis ici et que je le ramènerais moi même au centre où il est hébergé puisque ce n’est que ça le problème. J’ajoute que la définition de l’urgence est une chose bien subjective.
L’un d’eux me dit “peut-être qu’à quelques mètres d’ici une petite mamie est en train de mourir et qu’à cause des interventions comme celles ci, nous ne pouvons pas être là-bas”.
Lasse, je sais pertinemment qu’on essaie de titiller mes émotions pour justifier des paroles et des comportements inappropriés. Peut être les pompiers n’ont ils pas l’habitude qu’on les accuse d’in-humanité. Puisqu’ils portent, eux, l’étiquette des sauveurs.
Alors je lui explique que s’ils ont tant l’habitude de retrouver cet homme ivre mort, il en réside peut être une urgence, non pas physique (quoique) mais une urgence tout de même.  


“Pas de hiérarchisation des urgences, s’il vous plaît. Encore moins basée sur le statut socioéconomique des personnes.”

S’en suit un débat agité entre eux et moi. Blessés étaient ils je crois par ma réaction sur la manière dont on traitait ce “sdf”.
L’un d’eux me juge en se cachant derrière son uniforme, le mettant en avant et me répétant “moi je suis pompier et…” alors, comme l’homme à terre se résumait à son statut de SDF, cet homme face à moi se cachait derrière son rôle de pompier.
Je lui réponds que je ne suis pas pompier mais que cela ne m’empêche pas d’être aussi. Pas une ‘laveuse de laverie’, pas une ‘étudiante de psycho’, je suis. Et je crois que si l’on arrêtait de se résumer à notre statut, à notre métier, à toutes ces étiquettes que l’on accepte de se poser sur le front, peut-être aurions nous plus de respect pour l’humain.
La suite de la conversation me fait comprendre que ce pompier est sous pression, qu’il se résume lui même comme travailleur du système : la différence entre toi et moi me dit il fièrement, c’est que moi je travaille pour le système. Je ris et lui réponds qu’effectivement, la différence entre lui et moi c’est qu’il travaille pour le système.
J’étais triste de constater que ces pompiers n’avaient pas d’autre choix que d’agir comme ils le faisaient, de prioriser certaines urgences sur d’autres. pas d’autre choix selon leurs ordres, selon les lois.
Il semblait facile pour eux de ramener cet homme dans son centre d’hébergement, et de poursuivre leur boulot. De ne pas perdre trois quart d’heure dehors à devoir attendre la voiture de police. peut être cela aurait été bien plus rapide de seulement le ramener “chez lui”. Mais ce n’est pas “la loi”.

Je pensais à cet homme qui venait de me dire qu’il ne voulait plus vivre, et à la nuit qu’il allait passer à entendre à droite à gauche “t’as encore trop bu” “y’a d’autres urgences plus importantes” “tu nous fais perdre notre temps”.
Et j’ai compris qu’il recommencerait à boire dès le lendemain. Comment ne pas fuir ?
Comment ne pas vouloir échapper à cette réalité ?

J’entends trop souvent les gens blâmer les autres de sombrer dans “l’alcoolisme” ou dans les drogues, je les entends dire “ils ne font rien pour se sortir de la merde”.
Mais sérieusement, qui n’a pas compris que boire était un moyen d’apaiser un quotidien morose ? Ils ne sont pas plus à blâmer que les gens qui prennent des antidépresseurs ou des médicaments !
J’ai l’impression qu’on oublie que c’est une forme d’auto destruction que d’en venir à finir ivre morts plusieurs fois par semaine au point de s’écrouler “sur la voie publique” (en même temps il n’avait pas les sous pour finir ivre mort dans un bar ou chez lui, puisqu’il n’a pas de chez lui, mais bon…)
Et plutôt que d’aider ces gens là à s’en sortir en leur donnant des raisons de pouvoir apprécier leur quotidien sans avoir à se dissocier de la réalité via la drogue, on blâme, on juge et on accuse.

Cet homme était en grave dépression, évoquant la mort comme seule solution à sa vie condamnée parce qu’il n’avait “pas d’argent sur son compte en banque”.
Triste de constater que la richesse de la vie se trouve aujourd’hui dans le matériel, dans les comptes en banques, dans les uniformes, …
Peut-on résumer un être à son paraître ? Peut on résumer un être à une étiquette ?
Apparemment .


Une petite expérience, riche de problématiques sous jacentes.
J’ai lu dans les yeux de l’un des pompiers le malaise qu’il ressentait face à la situation. Comme si ce qu’il banalise lui apparaissait soudainement comme ‘pas normal’.
J’étais riche de ce regard parce qu’il me montrait un coeur d’accord avec le mien mais tenu en laisse par ce même uniforme qu’il arborait fièrement quelques instants plus tôt.
“On ne peut pas faire ce qu’on veut, tu sais. Mais tu as raison d’être choquée, c’est bien”.

Pour ces hommes qui s’étaient certainement engagés à devenir pompiers pour aider les autres et qui se trouvaient obligés de n’être qu’outils d’un système élitiste.
Pour cet homme dont je n’avais même pas appris le nom, mais qui avait laissé en moi des mots lacérants de vérité sur la manière avec laquelle nous nous résumons nous même aux choses que l’on rejette.
Pour cette réalité possiblement applicable où l’on serait sans avoir besoin d’être quelque chose, sans avoir à porter de rôle qui cachent nos coeurs et peuvent gâcher nos vies.
Cette réalité où personne ne vit à la rue et où tout le monde a au moins le droit d’avoir un toit, où ceux qui possèdent plus d’une maison donne gratuitement la possibilité à d’autres de pouvoir y résider.
L’accumulation du matériel est inutile, profondément inutile lorsque certains n’ont pas d’endroits où dormir le soir. Dérisoire.

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